Une phrase interrogative formule une interrogation directe, c’est-à-dire une demande d’information adressée à un interlocuteur et appelant, en principe, une réponse (pour le cas d’un contenu interrogatif transposé sous forme d’un constituant de phrase mais ne régissant pas la forme de celle-ci, cf. fiche « Les subordonnées complétives. L’interrogative indirecte »).
L’on distingue deux catégories d’interrogation :
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l’interrogation totale (ou fermée) : le locuteur demande à son interlocuteur de valider ou d’invalider l’ensemble du contenu informatif de la phrase ; il s’agit d’une question à laquelle on ne peut répondre que par « oui » / « si » ou « non » ;
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l’interrogative partielle (ou ouverte) : le locuteur demande un complément d’information et attend de son interlocuteur qu’il renseigne un constituant de la phrase qu’il ignore ; il s’agit donc d’une question à laquelle on ne peut répondre par « oui » / « si » ni « non », mais au moyen d’un ou plusieurs syntagmes qui occupent la même fonction syntaxique que l’élément sur lequel porte l’interrogation.
I. L’interrogation totale ¶
En français, une interrogation totale est traditionnellement matérialisée par une inversion sujet-verbe et par une intonation spécifique (ton ascendant, transcrit à l’écrit par le point d’interrogation), éventuellement par le recours à une locution figée « est-ce que » en tête de phrase. Aujourd’hui, surtout à l’oral, il est fréquent que l’inversion sujet-verbe ne soit plus pratiquée et seul demeure comme marque de la tournure interrogative l’intonation.
A) ¶
Cela peut se produire en latin également, notamment dans les textes qui mettent en œuvre un niveau de langue plus courant voire familier (pièces comiques, lettres)
MAIS le plus souvent l’interrogation totale est indiquée par l’emploi en tête de phrase d’une particule interrogative. Il en existe trois, qui sont employées selon la réponse qui est présupposée par le locuteur (et non par la réponse réelle qui sera apportée, puisque le locuteur précisément l’ignore) :
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-ne (réponse non présumée) : cette particule enclitique se soude à la fin du 1er mot de la phrase, quel qu’il soit
Romamne iam uenisti ?
« Es-tu déjà allé à Rome ? » (aucune idée de l’orientation de la réponse)
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num (réponse négative présumée)
Num Aulus illum seruum liberabit ?
« Aulus affranchira-t-il cet esclave ? » (réponse attendue : « non »)
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nonne, tournure interro-négative (réponse affirmative présumée)
Nonne liberos tuos amas ?
« N’aimes-tu pas tes enfants ? » (réponse attendue : « si »)
B) ¶
La question peut également prendre la forme d’une alternative entre plusieurs propositions entre lesquelles l’interlocuteur doit sélectionner celle qui est conforme à la réalité : il s’agit d’une interrogative double. Chaque membre de l’alternative est balisée :
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1er membre commençant par la particule utrum ou -ne ;
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2nd membre commençant par an, qui est ici une conjonction de coordination spécifique.
Vtrum proxima aestate in Graeciam proficisceris an domi manebis ? « T’en iras-tu en Grèce l’été prochain ou (bien) resteras-tu chez toi ? »
Le 2nd membre de l’interrogative double est volontiers elliptique : quand l’alternative porte non pas sur deux actions mais sur deux constituants de phrase, les éléments communs ne sont pas répétés.
Vtrum bouem (ou Bouemne) agricola emit an equum ?
« Le paysan a-t-il acheté un bœuf ou un cheval ? »
Quand le second membre de l’alternative consiste simplement en une inversion du premier (« ou non »), le latin emploi une forme qui combine négation et coordination, necne ou annon ?
Illene liber quem tibi dedi tibi placuit annon / necne ?
« Le livre que je t’ai donné t’a-t-il plu, ou non ? »
C) ¶
Au lieu de coordonner les membres d’une interrogative double, an peut également être en soi-même une particule interrogative empreinte d’une connotation notion de doute :
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degré de mise en doute supérieur à celui de num dans l’esprit du locuteur :
An Romani uolunt a rege aliquo regi ? « Est-ce que par hasard les Romains veulent être gouvernés par un roi ? »
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présentation d’une hypothèse de réponse avec une nuance dubitative :
An putas te meliorem magistrum esse quam ego ? « Tu penses sans doute / probablement être un meilleur professeur que moi ? » (le locuteur s’attend à une réponse affirmative qu’il met par avance en doute)
D) ¶
Pour répondre à une interrogative totale, le latin dispose, comme le français, d’adverbes :
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réponse affirmative, « oui » ou « si » (sans distinction) : ita le plus fréquemment, mais aussi sic, sane, uero ou quidem ;
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réponse négative : non (« non ») ou minime (« absolument pas », « pas du tout »)
MAIS le plus souvent, le locuteur reprend le verbe de l’interrogation sous la forme soit positive soit affirmative.
Nouumne praetorem nouisti ? – Ita ou Noui.
« Connais-tu le nouveau préteur ? – Oui. » [noui : litt. « je le connais »]
Num magnas diuitias artis tuae causa meritus es ? – Non ou Non meritus sum.
« As-tu gagné de vastes richesses grâce à ton métier ? – Non. » [non meritus sum : litt. « je n’en ai pas gagné »]
II. L’interrogative partielle ¶
L’interrogative partielle est introduite par un mot interrogatif qui constitue l’élément sur lequel porte la demande d’information. Il peut s’agir :
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du pronom interrogatif : quis, quae, quid
(formes renforcées : quisnam, « qui donc » ; ecquis, « est-ce que quelqu’un »)
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d’adjectifs interrogatifs :
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qui, quae, quod
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qualis, e (interrogation portant sur la qualité, la nature)
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quantus, a, um (interrogation portant sur la grandeur)
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quot (indéclinable, interrogation portant sur le nombre ; on peut également employer quam multi)
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du pronom-adjectif interrogatif uter, utra, utrum (quand la réalité envisagée est double ou ne comprend que deux possibilités)
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d’adverbes interrogatifs variés faisant porter l’interrogation sur divers éléments circonstanciels (liste non exhaustive) :
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lieu : ubi, « où ? » (lieu où l’on est) / quo, « où ? » (lieu où l’on va) / unde, « d’où ? » (lieu d’où l’on vient) / qua, « par où ? » (lieu par où l’on passe)
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temps : quando, « quand ? », « à quel moment ? » / quamdiu, « pendant combien de temps ? » / quamdudum, « depuis combien de temps ? » / quousque, « jusqu’à quand ? » / quoties ou quotiens, « combien de fois ? »
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manière : ut / quomodo / quemadmodum / qui : « comment ? », « de quelle façon ? »
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cause : cur / quare / quid / quamobrem, « pourquoi ? » / quin / cur non, « pourquoi… ne… pas ? »
+ interrogation portant sur une intensité :
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quam (devant adjectif ou adverbe), « combien… ? »
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quantum (devant verbe), « comment ? », « combien ? »
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quanto (devant un comparatif)
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Quem in foro uidisti ?
« Qui as-tu vu sur le forum ? » (pronom, COD de uidisti)
Cuius seruus interfectus est ?
litt. « L’esclave de qui a été tué ? » → « À qui appartient l’esclave qui a été tué ? » (pronom, CdN seruus)
Qui philosophus tibi optimus uidetur ?
« Quel philosophe te paraît le meilleur / est le meilleur à tes yeux ? » (adjectif, faisant partie du GN sujet de uidetur)
Qualem librum legis ?
« Quel genre de livre lis-tu ? » (adjectif, faisant partie du GN COD de legis)
Quanta falce uteris ? litt.
« Une faux de quelle grandeur utilises-tu ? » → « Quelle est la taille de la faux dont tu te sers ? » (adjectif, faisant partie du GN complément d’objet à l’ablatif d’uteris)
Quare tot Graeci Delphos adibant ?
« Pourquoi tant de Grecs se rendaient-ils à Delphes ? » (adverbe, complément circonstanciel de cause)
Quam pulchra est puella quam uxorem ducere uis ?
litt. « Combien belle est la jeune fille… » → « Quel est le degré de beauté de la jeune fille que tu veux épouser ? » (adverbe modifiant l’intensité de l’adjectif pulchra)
Quanto credibilior est ista fabula quam haec ?
litt. « Combien plus vraisemblable… » → « Dans quelle mesure cette histoire-là est-elle plus vraisemblable que celle-ci ? » (adverbe modifiant l’intensité du comparatif credibilior)
Quantum iste discipulus studet ?
« Combien / Avec quelle intensité cet élève travaille-t-il ? » (adverbe modifiant l’intensité du verbe studet)
Quantum auri piratae rapuerunt ?
« Combien d’or / Quelle quantité d’or les pirates ont-ils volé(e) ? » (attention, ici il ne s’agit plus d’un adverbe mais de l’adjectif employé comme pronom neutre et complété par un substantif au G, formant ainsi un groupe pronominal COD de rapuerunt)
La réponse à une interrogative partielle est souvent elliptique et se réduit à l’information demandée, laquelle prend la forme casuelle voulue par sa fonction syntaxique dans la phrase complète (i.e. dans la question).
Ainsi peut-on imaginer les réponses respectives aux questions précédentes :
Ciceronem. – Pompeii. – Epicurus. – Graecam tragoediam. – Trium cubitorum (falce), « une faux de trois coudées » (environ 1,35 m). – Quod Pythiam rogare cupiebant. – Pulcherrima. – Multo, « bien plus (vraisemblable) ». – Paululum, « très peu ». – Plurimum, « une très grande quantité », « vraiment beaucoup ».
III. Les modes et les temps dans la phrase interrogative ¶
Dans la phrase interrogative peuvent être employés tous les modes et temps que l’on rencontre dans une proposition non dépendante énonciative (réel, potentiel et irréel ; cf. fiche « L’emploi des modes et des temps dans les propositions non dépendantes », partie I).
Il importe de signaler seulement en particulier le subjonctif de délibération, qui s’emploie exclusivement dans des phrases interrogatives à la 1re personne (singulier ou pluriel) lorsque le locuteur hésite sur une décision à prendre ou une attitude à adopter.
Quid faciam ? « Que faire ? » ou, si l’on juge nécessaire de manifester la personne grammaticale, « Que dois-je / me faut-il faire ? »
Vtrum forum eam an domi maneam ? « Irai-je au forum ou resterai-je chez moi ? »
Impetumne in hostes nunc faciamus ? « Devons-nous lancer maintenant un assaut contre les ennemis ? »

